Reportage - Sénégal : M.Sakho, le révolté de Tambacounda

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Courrier international - n° 698 - 18 mars 2004

Même dans un pays réputé pour sa tolérance, le sort des Albinos est dur. Reportage à Tambacounda, au sud-est du Sénégal.

Aboubakry Sakho est étonnant de sérénité. Signe particulier : il est albinos. Mais il a appris à vivre avec sa différence. M. Sakho est l'âme de l'Association pour la réinsertion des albinos de Tambacounda (ARAT). Il fait chaud à Tambacounda. Le soleil est d'une incandescence notoire. M. Sakho, 26 ans, est au four et au moulin, entre son centre informatique et ses bonnes actions auprès de la communauté des albinos. Il s'est investi dans le créneau de la sensibilisation sur cette anomalie, perçue comme une malédiction à travers le prisme déformant des coutumes. Pourtant, l'albinisme n'est que le résultat d'un déficit de mélanine, une substance responsable de la pigmentation de la peau. Ce déficit entraîne une faible protection contre les rayons solaires. Ainsi, l'ARAT vit le jour le 21 mai 1999, avec comme objectif principal une meilleure information, donc une meilleure connaissance de ce mal. M. Sakho a martelé avec force que "les Albinos ne sont ni diables, ni démons. Ils sont même capables, avec un bon encadrement, d'être les acteurs de leur développement. Car nous sommes des artisans du refus de la mendicité. Nous avons une dignité à préserver. Selon le président de l'ARAT, de nombreuses mères ayant accouché d'un enfant albinos ont du mal à l'accepter. Il se noue parfois des drames humains, comme l'abandon du nouveau-né, si ce n'est tout simplement la tentation de le supprimer. "Près de 50 % des couples qui ont mis au monde un Albinos se disloquent. Il se fait jour une suspicion souvent morbide sécrétée par l'incompréhension du père. Non, la mère n'a pas trompé le père avec un toubab [en wolof, un Blanc], alors qu'elle est souvent mal vue par son entourage, qui ne connaît pas l'explication scientifique de ce phénomène", signale M. Sakho. Certaines sociétés expliquent la naissance d'un Albinos comme l'expression d'une malédiction qui s'abat sur le couple. Pour M. Sakho, c'est ce faisceau d'incompréhension qui fait souvent que les albinos sont écartés. Par exemple, à l'école élémentaire, le petit Albinos vit un véritable enfer. "La majeure partie de mes condisciples, à l'école, m'appelaient 'toubab' et c'étaient autant d'occasions de se donner des torgnoles et de prendre des coups. Il faut avouer que ce n'était pas évident d'être le seul albinos dans une classe de plus de 60 élèves", se souvient M. Sakho, qui fait remarquer par ailleurs que le plus vexant, c'est quand vous croisez quelqu'un et qu'il crache par terre à votre hauteur, afin de conjurer le mauvais sort. "J'ai souvent eu des accrochages à cause de ces inconvenances ; mais maintenant, par la grâce de Dieu, j'ai pu transcender les rancoeurs, les frustrations, les blessures et les offenses. "A l'école, je me battais pour être toujours installé à la première table. Je ne cessais de poser des questions aux enseignants sur ce que je ne comprenais pas. Au lycée, je sautais volontiers le déjeuner pour ne pas avoir à rentrer à la maison, car le soleil darde fort ses rayons à ce moment-là. Je veillais aussi particulièrement sur mes yeux. Ceux que nous avons en face de nous ne savent pas toujours que c'est à cause de leur comportement, dû à l'ignorance, que nous sommes souvent taciturnes, très nerveux, influençables, vindicatifs et réservés.Aboubakry Sakho a montré le chemin à suivre aux autres membres de la communauté des Albinos de la région de Tambacounda.

 

Maïmouna Guèye

Le Soleil

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